Du bon usage des baissières




L'hiver a bel et bien pointé le bout de son nez cette année, après avoir fait semblant de ne jamais vouloir poindre. Le retour du froid, aussi bref fut-il, était d'autant plus bienvenu qu'il était inespéré. En stoppant quelque temps la végétation qui avait dans bien des cas pris de l’avance, et dans d’autres même pas encore entamé son repos hivernal, la courte vague de froid a augmenté les chances de reprise des très nombreuses boutures en bois sec (Cassissiers et Groseilliers principalement), que nous avons effectuées sur place avec Enguerran, Ludovic et Cyril fin janvier. Les nombreuses plantations effectuées ont-elles aussi dû apprécier ce repos forcé, en espérant que l’excès d’eau de surface et la douceur des températures (et donc la brutalité du changement) n’auront pas créé un contraste trop intenable pour les végétaux en devenir.


C’est que, voyez-vous, il faisait près de -15°C le jeudi matin, encore -11 à -12°C le samedi au lever du jour… et 15°C le midi du mardi suivant ! La neige a heureusement joué le rôle de tampon, et les plaques de glace recouvrant les innombrables flaques de la partie prairie ont, grâce à cette couverture, été relativement fines dans l’ensemble et le sol peu gelé au-delà des premiers centimètres, là où l’herbe n’avait pas été coupée ni la terre mise à nu.

Une bouture en place de cassissier protégée par la neige


Le sol, hydromorphe au possible, nous a quant à lui montré son caractère plutôt radical dans ces conditions qui le révèlent particulièrement. Après un été ayant fait de lui une sorte de bloc de béton (mi-septembre, on peinait à y faire pénétrer un fer à béton au-delà de quelques centimètres, même en l’enfonçant à coups de massette !), il est désormais relativement souple et très humide. Mais pas seulement …


S’il y a des flaques partout, c’est parce que l’eau percole très mal à travers lui, du fait de sa très forte teneur en argile, plus imperméable à mesure que l’on descend dans ses premiers mètres.

Dans ce type de sols, en particulier lorsqu’ils sont en pente et notamment que l’on craint de perdre l’eau trop rapidement par ruissellement, on emploie parfois la technique des baissières. Il s’agit de fossés creusés perpendiculairement à la peinte afin d’éviter le lessivage de la matière organique et l’érosion en surface. L’eau, ralentie dans son ruissèlement, est stockée dans ces baissières dont seul le surplus s’échappe par un ou des fossés de délestage, ce qui permet de prévenir également les glissements de terrain.



Exemple de ruissèlement de l'eau et stockage provisoire vers des baissières sur un terrain en pente peu perméable


Outre l’optimisation du ruissellement, les baissières ont de multiples rôles, dont celui d’améliorer la pénétration de l’eau dans les terres argileuses : l’eau qui y est retenue sur une plus longue durée peut percoler plus efficacement au-delà des premiers centimètres de la terre arable, ce qui s’avère extrêmement utile à l’approche de l’été et durant les intersaisons. Cela contribue à stimuler la vie du sol et sa texture. De plus elles profitent de la matière organique qui ne manque pas de se stocker au fond des baissières quand les feuilles mortes s’y accumulent ou que la pluie y dépose ce qu’elle a emporté. Comme le fond de tout fossé, le fond des baissières accueille assez rapidement un humus de qualité, qui devient l’habitat de tous les plus précieux participants à la vie du sol (invertébrés, champignons, micro-organismes…) et souvent un « poumon » pour les mètres carrés environnants.



Dans le cas des parcelles de la Haie de Morgon, c’est un peu différent.


L'une des parcelles cet hiver, avant que ses baissières ne soient raccordées au fossé de délestage par le biais d'un trop-plein. Le niveau d'eau dans les baissières fait état du niveau d'eau dans le sol, comme on peut le voir dans les petits creux au milieu de la parcelle.


Bien que situées au sommet d’une colline, la platitude du site implique que l’eau y stagne aussi brutalement qu’elle en disparaît, au point de rendre le milieu totalement asphyxiant une grande partie de l’année. La pente très faible évacue certes tout le surplus d’eau une fois que le sol en regorge, mais la terre met des mois à s’assainir, car même la moindre pluie vient « remplir » ce sol à une vitesse folle sitôt qu’il est déjà saturé à quelques centimètres sous la surface. L’épaisseur de terre arable dans cette prairie n’excède pas les 20cm, et se tient plutôt aux alentours de 10 ou 15 cm en moyenne.


Le hachurage représente l'eau présente dans le sol durant les périodes humides à la Haie de Morgon, en l'absence de baissières ou de fossés drainants. Dans de telles conditions, la plupart des légumes et bon nombre d'autres végétaux pourrissent ou meurent asphyxiés.



S’il est nécessaire de garder le plus d’eau le plus longtemps possible avant les périodes de sécheresse, et de l’aider à descendre un peu plus profondément dans le sol lorsque les pluies sont faibles, le besoin d’assainir les parcelles s’avère lui aussi prépondérant. La plupart des légumes redoute l’excès d’eau et l’asphyxie racinaire qui l’accompagne, sans compter les difficultés de travail du sol que cela implique (allez donc semer des carottes dans une flaque d’eau !). Drainer l’excédent sur au moins quelques centimètres s’avère donc particulièrement utile, et généralement suffisant. Par conséquent, les fossés-baissières sont raccordés par un trop-plein à un fossé de délestage, parfois en se jetant précédemment dans l’un des impluviums. Ce grand fossé de délestage est barré de plusieurs petits seuils pour lui permettre à lui aussi de jouer le rôle de baissière sur la longueur de son parcours.


Exemple type d'un assemblage baissières/fossé de délestage. Dans d'autres cas, le délestage se fait via l'impluvium


Stratégiquement, le fossé permet de tenir à l’écart de la partie cultivée en potager les plantes dont la végétation pourrait être un peu trop généreuse, telles les menthes, les framboisiers, ou autres Houttuynias (fausse coriandre du Vietnam).


Un dernier usage de ces fossés particuliers est leur efficacité en tant que douves anti-limaces, ne laissant plus à celles-ci qu’un étroit passage (l’entrée) pour pénétrer sur les parcelles durant toute la saison pluvieuse. Excellente nouvelle pour les jeunes plants de salade ou de courges !


Fossé de délestage où s'évacuent les baissières pleines.

Dans le sol très pauvre en matière organique que l’on trouve sur place, surtout dès qu’on descend sous 20 cm de profondeur), les fossés-baissières peuvent aussi accueillir la biomasse utile à l’amélioration des parcelles cultivées. Si des morceaux de bois mort (branches, troncs…) ont été jeté dans la plupart de ces baissières pour lancer le processus biologique lié à la dégradation de la lignine, qui stimule la vie du sol en attirant insectes, bactéries et champignons, certaines ont aussi été plantées de plantes aquatiques ou de terrains humides à forte production de biomasse, telles le Scirpe lacustre ou le Riz sauvage de Mandchourie. L’expérience nous montrera si elles s’accommodent des périodes de sécheresse estivale, et fournirons une matière organique aussi abondante qu’espérée pour être broyée et incorporée au sol, employée en paillage, ou encore en tant que matériau d’assemblage (ligatures, liens…).



Comportement de l'eau dans les baissières et leurs merlons à la Haie de Morgon:

l'eau bloquée à la basse saison par l'argile est délestée par les fossés et ne noie plus le sol jusqu'à sa surface. A la belle saison, elle a pu pénétrer dans le sol sur une plus grande durée et profiter à la vie de celui-ci et à la transformation de la matière organique. Les racines des plantes et les micro-organismes améliorent petit à petit l'horizon argileux et les nutriments deviennent plus facilement biodisponibles. Les végétaux ont plus de temps pour produire les racines qui leur permettront de résister à l'été, le merlon constituant lui aussi une ressource en humidité, celle-ci y restant présente notamment par capillarité, rappelant la bosse du dromadaire qui lui sert de réserve.

La terre excavée pour créer les baissières de la Haie de Morgon, plutôt que d’être étalée pour rehausser le sol sur une large surface ou le niveler, a été conservée sous forme de merlons. Leur objectif est à la fois de diriger les écoulements lors de fortes pluies, d’obtenir des espaces de plantation sains (on peut planter des vignes au sommet sans crainte qu’elles pourrissent comme elles le feraient à la base), et la création de nano-climats (exposition aux quatre points cardinaux, abri du vent ou au contraire exposition desséchante) ainsi que d’une réserve de fraicheur. En effet, le cœur du merlon reste frais bien plus longtemps au cœur de l’été, ce qui profite aux végétaux plantés au niveau du sol naturel ou à mi-pente en particulier, ceux plantés au sommet devant avoir produit des racines suffisamment longues pour en bénéficier.

Ils constituent également une niche écologique très intéressante pour les auxiliaires tels les lézards, les carabes, les osmies (petites abeilles solitaires excellentes pollinisatrices) et certaines guêpes solitaires prédatrices, pour ne citer qu’eux .


Baissière (à droite) et fossé de délestage (à gauche). On aperçoit le trop-plein creusé pour évacuer le surplus de la baissière vers le fossé. Les merlons, apparemment encore vierges, ont en réalité déjà reçu des plantations (haie fruitière, plantes aromatiques à fort développement, plantes-ressources et phytopharmaceutiques...). (Photo capture de vidéo drone piloté par Alizée Chiappini)




Si la technique présente majoritairement des avantages, il faut bien toutefois lui concéder quelques défauts.


Inconvénients :


-les rives les plus exposées au soleil sont desséchantes


-Les rongeurs dommageables aux cultures peuvent profiter des reliefs créés pour s’installer (mais leurs prédateurs aussi !)


-Les baissières demandent un entretien ponctuel pour éviter leur comblement. Selon les conditions (proximité d’arbres, nature du terrain, pluviométrie…), le fait qu’on ait choisi d’y installer une flore importante ou non, leur profondeur, il sera nécessaire de les curer une fois tous les cinq ans à une fois par an. La récupération de la matière organique déposée au fond peut être l’occasion de ce reprofilage occasionnel. -Elles segmentent la parcelle concernée, ce qui implique une réflexion autour de l’accessibilité et des échanges biologiques souterrains ou de surface.






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